Grand Dossier n°5 : 5 grandes marques de Hi-Fi que l’on a presque oubliées
Acoustic Research — Le constructeur qui a changé l’enceinte domestique
Le constructeur qui a changé l’enceinte domestique
Edgar Villchur
Lorsqu’on cherche une marque qui mérite réellement le qualificatif de « grande oubliée de la Hi-Fi », il est difficile de trouver un meilleur point de départ qu’Acoustic Research.
Aujourd’hui, le nom AR est beaucoup moins présent dans les conversations qu’il ne l’était autrefois. Pourtant, au milieu des années 1950, cette jeune entreprise américaine va profondément contribuer à transformer la conception de l’enceinte domestique.
Son histoire commence avec un homme : Edgar Villchur.
En 1954, cet enseignant, écrivain et passionné de reproduction sonore met au point une nouvelle approche du haut-parleur de grave. Son idée repose sur un principe qui paraît évident aujourd’hui, mais qui constitue alors une véritable rupture : utiliser l’air enfermé dans un coffret clos comme une partie intégrante de la suspension du haut-parleur.
Cette technologie prend le nom d’acoustic suspension, ou suspension acoustique.
Elle va permettre d’obtenir une réponse dans le grave étendue avec un coffret beaucoup plus compact que les imposantes enceintes qui dominent alors une partie du marché.
Et surtout, Villchur ne va pas se contenter de breveter son idée.
Il va créer une entreprise pour la mettre en pratique.
1954 : la naissance d’Acoustic Research
Henry Kloss
Acoustic Research est fondée en 1954 par Edgar Villchur et Henry Kloss.
Leur première réalisation est l’AR-1, présentée au public lors du New York Audio Fair à l’automne 1954. Les premières enceintes sont livrées l’année suivante. Villchur raconte qu’en 1955, environ 455 enceintes ont été expédiées, dont des AR-1 et des versions destinées à l’utilisation du haut-parleur de grave seul.
Henry Kloss joue alors un rôle essentiel dans la mise en production. Villchur est à l’origine du concept acoustique et du brevet, tandis que Kloss apporte une contribution majeure à la réalisation industrielle du haut-parleur et du produit fini.
Cette association est particulièrement importante dans l’histoire de la Hi-Fi américaine.
Villchur possède la théorie et l’idée.
Kloss sait la transformer en produit.
Le résultat va rapidement attirer l’attention.
L’AR-1 : le début d’une révolution
L’AR-1 n’est pas simplement une nouvelle enceinte parmi d’autres.
Elle remet en question une idée alors largement admise : pour reproduire correctement les basses fréquences, il faut nécessairement disposer d’une enceinte très volumineuse.
La suspension acoustique permet au contraire d’exploiter les propriétés mécaniques du haut-parleur et celles de l’air enfermé dans le coffret pour contrôler son déplacement.
L’intérêt est double : le système peut descendre relativement bas tout en restant contenu dans un volume raisonnable, et la réponse peut être obtenue avec moins de coloration liée au fonctionnement du coffret.
C’est cette relation entre le haut-parleur et son enceinte qui constitue la véritable innovation de Villchur.
L’un des aspects les plus importants de son approche est d’ailleurs qu’il ne considère plus le haut-parleur comme un élément indépendant du coffret.
Le comportement du système acoustique doit être pensé comme un ensemble.
Cette manière de raisonner va devenir fondamentale dans la conception moderne des enceintes. Stereophile résume ainsi l’importance historique de l’AR-1 : elle a notamment contribué à établir l’idée qu’un haut-parleur de grave ne pouvait pas être correctement conçu sans tenir compte des propriétés de son enceinte.
L’AR-2 : la démocratisation commence
Acoustic Research ne va pas rester sur l’AR-1.
La marque développe rapidement d’autres modèles et cherche à rendre sa technologie plus accessible.
L’AR-2 joue notamment un rôle important dans cette évolution.
Mais le véritable bouleversement arrive quelques années plus tard.
En 1958, Acoustic Research présente l’AR-3.
Et cette fois, la marque ne se contente plus de perfectionner la suspension acoustique.
Elle va également contribuer à imposer une autre technologie qui deviendra omniprésente dans les décennies suivantes : le haut-parleur à dôme pour les fréquences médium et aiguës.
1958 : l’AR-3 change encore la donne
L’AR-3 est une enceinte trois voies.
Elle conserve le principe de suspension acoustique pour son haut-parleur de grave de 12 pouces, mais elle lui associe un médium et un tweeter à dôme.
Il est important d’être précis ici : Edgar Villchur n’a pas inventé le haut-parleur à dôme.
En revanche, Acoustic Research joue un rôle majeur dans son adoption dans les enceintes domestiques. Une documentation technique publiée à l’époque présente l’AR-3 comme le premier système utilisant des haut-parleurs à dôme pour le médium et le tweeter.
L’AR-3 devient rapidement un modèle emblématique.
Elle coûte 216 dollars la paire en 1958, ce qui en fait une enceinte particulièrement chère pour l’époque. Ses coffrets, haut-parleurs et filtres sont fabriqués dans l’usine d’Acoustic Research à Cambridge, dans le Massachusetts.
Mais le prix n’empêche pas son succès.
Au contraire.
L’AR-3 va devenir l’un des grands symboles de la haute-fidélité américaine de la fin des années 1950 et des années 1960.
Une philosophie sonore qui tranche avec son époque
Acoustic Research ne cherche pas à impressionner par une esthétique spectaculaire.
Les enceintes sont sobres, rectangulaires, relativement discrètes et souvent destinées à être placées dans une bibliothèque ou contre un mur.
Cette sobriété est volontaire.
La priorité est donnée à la reproduction sonore plutôt qu’à l’apparence.
La marque développe également une communication assez particulière pour l’époque. Les publicités sont relativement dépouillées et Villchur participe lui-même à leur rédaction.
Acoustic Research organise parallèlement des démonstrations particulièrement ambitieuses, notamment des comparaisons « live versus recorded », dans lesquelles les auditeurs doivent déterminer s’ils entendent un véritable ensemble musical ou son enregistrement reproduit par les enceintes AR.
L’objectif est clair : démontrer que la technologie peut s’effacer derrière la musique.
Cette approche va contribuer à construire l’image d’une marque sérieuse, scientifique et peu intéressée par le spectaculaire.
Roy Allison et l’évolution de la pensée AR
Un autre personnage va bientôt devenir essentiel dans l’histoire d’Acoustic Research.
Roy Allison rejoint l’entreprise en 1959.
Il commence notamment par travailler dans le domaine de la fabrication et du service client, avant de prendre progressivement des responsabilités beaucoup plus importantes dans l’ingénierie et la production.
Allison va surtout apporter une réflexion complémentaire à celle de Villchur.
L’enceinte ne doit pas seulement être bonne sur le papier.
Elle doit également fonctionner correctement dans une pièce réelle.
Cette question peut sembler évidente aujourd’hui. Elle était pourtant loin de l’être à l’époque.
Allison va étudier les interactions entre les enceintes et les surfaces de la pièce, notamment les effets des murs et du sol sur la réponse dans le grave et le bas-médium.
Cette réflexion donnera plus tard naissance à ce que l’on appellera l’« Allison Effect », lié notamment à une zone d’atténuation provoquée par les interactions avec les limites de la pièce.
Acoustic Research développe donc progressivement une approche de plus en plus globale de la reproduction sonore.
L’AR-3a : l’une des enceintes les plus importantes de son époque
En octobre 1967, Acoustic Research présente l’AR-3a au New York High Fidelity Music Show.
Le modèle reprend l’architecture générale de l’AR-3 mais reçoit des améliorations importantes.
Le woofer de 12 pouces à suspension acoustique est conservé, tandis que le médium et le tweeter à dôme sont redessinés. Les nouveaux transducteurs, notamment associés au travail de Roy Allison, permettent d’améliorer la dispersion et le comportement dans le haut du spectre.
L’AR-3a va devenir un véritable classique.
Sa philosophie reste très différente de celle d’une enceinte conçue pour impressionner immédiatement par une énorme énergie dans le haut du spectre ou un grave démonstratif.
Elle cherche plutôt à proposer un équilibre global et une restitution naturelle.
C’est précisément cette approche qui va contribuer à sa réputation.
Des décennies plus tard, l’AR-3a demeure considérée comme l’un des modèles les plus importants de l’histoire de l’enceinte domestique.
Et Acoustic Research devient un géant
C’est ici que l’histoire prend une dimension qui dépasse largement celle d’une marque audiophile.
Acoustic Research connaît un succès commercial exceptionnel.
Dans une interview accordée à Stereophile, Edgar Villchur explique que la marque devient numéro un du marché américain des enceintes dès la fin des années 1950.
Sa part de marché continue ensuite de progresser.
En 1966, Stereo Review estime la part d’Acoustic Research à un peu plus de 32 % du marché américain des enceintes domestiques.
Le deuxième constructeur se situe alors autour de 10 à 12 %.
Plus de 32 %.
C’est un chiffre absolument considérable.
Acoustic Research n’est donc pas seulement une entreprise innovante appréciée des audiophiles.
C’est un des leaders incontestés de l’industrie américaine de la Hi-Fi.
Une autre source historique indique qu’en 1957, le chiffre d’affaires d’AR approchait déjà le million de dollars et qu’en 1966, la marque représentait environ 32 % du marché américain des enceintes domestiques.
Le succès est tel que certaines estimations historiques considèrent cette part de marché comme la plus importante jamais atteinte par un fabricant d’enceintes domestiques américain.
L’AR-4 : toucher une nouvelle génération
Acoustic Research comprend également qu’il ne suffit pas de dominer le haut de gamme.
Pour installer durablement une marque, il faut toucher une clientèle beaucoup plus large.
L’AR-4, puis les modèles plus abordables qui suivent, vont jouer ce rôle.
Roy Allison raconte que les étudiants commencent notamment à entrer dans l’univers Acoustic Research grâce à l’AR-4 au début des années 1960.
La marque devient donc présente dans plusieurs milieux : chez les audiophiles expérimentés, mais également dans les foyers américains et chez une nouvelle génération d’amateurs de musique.
Cette capacité à proposer une enceinte sérieuse dans un format plus accessible participe à l’explosion de sa popularité.
Acoustic Research accompagne ainsi la démocratisation de la haute-fidélité américaine.
L’AR-XA : AR ne s’arrête pas aux enceintes
Edgar Villchur souhaite progressivement développer une chaîne complète.
Son attention se porte notamment sur la platine vinyle.
Le résultat est l’AR-XA, une platine qui deviendra elle aussi extrêmement importante dans l’histoire de la marque.
Villchur explique qu’il avait initialement confié le développement à un consultant, mais que le résultat ne lui convenait pas. Il finit donc par reprendre lui-même une grande partie du travail dans son laboratoire.
La platine rencontre un succès considérable.
Roy Allison estime rétrospectivement que plusieurs centaines de milliers d’exemplaires ont été vendus, et précise que la platine constituait une activité particulièrement rentable pour Acoustic Research.
AR devient ainsi progressivement un fabricant de composants hi-fi au sens large, même si les enceintes restent au cœur de son identité.
1967 : un tournant majeur
Après treize années à la tête de l’entreprise, Edgar Villchur vend finalement ses intérêts dans Acoustic Research.
En 1967, la société passe sous le contrôle de Teledyne, un important groupe industriel américain.
Villchur quitte alors l’entreprise.
Mais il ne part pas sans conditions.
L’accord prévoit notamment que les principaux responsables d’AR restent en place pendant plusieurs années. Roy Allison demeure ainsi chez Acoustic Research jusqu’en 1972.
Ce détail est important, car il permet de comprendre que le rachat de 1967 ne provoque pas immédiatement la chute d’AR.
Au contraire.
Entre 1967 et 1972, Roy Allison explique que les ventes et les bénéfices de l’entreprise ont encore doublé.
La part de marché baisse cependant, non pas parce que les ventes s’effondrent, mais parce que le marché global se développe encore plus rapidement et que de nombreux concurrents apparaissent.
Le véritable changement va donc être progressif.
La fin d’une époque
Au début des années 1970, l’équipe historique quitte progressivement Acoustic Research.
Roy Allison part en 1972 et fondera ensuite Allison Acoustics.
Pendant ce temps, Teledyne cherche à développer davantage les ventes sur les segments plus accessibles du marché.
La stratégie commerciale évolue.
Et avec elle, l’identité de la marque.
Acoustic Research continue pourtant à concevoir des enceintes ambitieuses.
La LST, par exemple, devient son modèle haut de gamme dans les années 1970. Cette imposante enceinte utilise plusieurs transducteurs à dôme et un woofer de 12 pouces en charge close. Elle impressionne alors par sa capacité à reproduire les enregistrements orchestraux avec une grande ampleur.
Plus tard, AR développera également des modèles comme l’AR9, qui montre que la marque est encore capable de proposer des solutions techniques ambitieuses.
Mais le contexte industriel n’est plus le même.
La concurrence se multiplie.
Les attentes des consommateurs évoluent.
Et Acoustic Research n’est plus la petite entreprise innovante et extrêmement cohérente imaginée par Villchur.
De Teledyne à International Jensen
Acoustic Research reste sous le contrôle de Teledyne pendant plus de deux décennies.
À la fin des années 1980, un nouveau changement de propriétaire intervient.
Une publication technique de 1992 indique qu’à partir de la fin de 1989, Acoustic Research fonctionne sous l’égide d’International Jensen, après avoir été détenue par Teledyne depuis 1967.
Cette étape marque une nouvelle période dans l’histoire de la marque.
AR continue d’exister et développe encore de nombreux modèles, mais son poids historique n’est plus comparable à celui des années 1950 et 1960.
La marque connaîtra ensuite d’autres changements de propriétaires.
Au début des années 2000, elle passe notamment sous le contrôle de Recoton, avant que celui-ci ne soit lui-même racheté par Audiovox. Une partie de l’activité est alors déplacée hors de la région historique de Boston.
L’ancienne Acoustic Research n’est plus vraiment la même entreprise.
Alors, pourquoi avons-nous presque oublié Acoustic Research ?
C’est probablement la question la plus intéressante.
Car AR n’est pas une marque qui aurait simplement disparu parce que ses produits étaient devenus mauvais.
Son histoire est beaucoup plus complexe.
Elle a contribué à créer une partie des standards de l’enceinte moderne.
La suspension acoustique est devenue une technique parfaitement établie.
Les tweeters à dôme se sont généralisés.
L’idée de concevoir une enceinte en tenant compte de son interaction avec la pièce est devenue fondamentale.
Et le format relativement compact de l’enceinte domestique est aujourd’hui totalement banal.
Une partie de l’héritage d’Acoustic Research est donc devenue tellement courante qu’on ne pense plus nécessairement à son origine.
C’est le paradoxe des grandes innovations : lorsqu’elles réussissent, elles finissent souvent par devenir invisibles.
Une marque qui a également formé des générations d’ingénieurs
L’autre héritage d’AR est humain.
Edgar Villchur poursuivra ses recherches dans le domaine de l’audition après son départ de la société et fondera la Foundation for Hearing Aid Research.
Henry Kloss, de son côté, poursuivra une carrière exceptionnelle dans l’audio et fondera ou participera ensuite à plusieurs entreprises majeures, notamment KLH et Advent.
Roy Allison créera quant à lui Allison Acoustics en 1974, en s’appuyant directement sur ses recherches concernant les interactions entre les enceintes et les pièces.
L’influence d’Acoustic Research dépasse donc largement ses propres produits.
Elle se retrouve dans les marques, les ingénieurs et les technologies qui lui succèdent.
Acoustic Research : une véritable pionnière
Il serait finalement réducteur de présenter Acoustic Research comme une simple marque vintage.
À son apogée, elle représentait plus de 32 % du marché américain des enceintes domestiques.
Elle avait révolutionné la conception du grave avec la suspension acoustique, contribué à populariser les transducteurs à dôme, participé à la démocratisation de l’enceinte compacte et développé une réflexion particulièrement poussée sur l’interaction entre les enceintes et leur environnement.
Son histoire est aussi celle d’une entreprise qui montre à quel point le succès commercial et la pérennité d’une marque sont deux choses différentes.
Acoustic Research a connu un succès gigantesque.
Puis son identité s’est progressivement diluée au fil des changements de direction, de propriétaires et de l’évolution du marché.
La marque n’a pas complètement disparu.
Mais l’Acoustic Research qui dominait le marché américain n’existe plus.
Et c’est précisément ce qui fait d’elle la première histoire de notre dossier.
Car lorsqu’on regarde aujourd’hui une vieille AR-3a, on voit parfois simplement une belle enceinte vintage.
Il faut pourtant se souvenir qu’à son époque, elle appartenait à l’un des constructeurs les plus influents de toute l’histoire de la Hi-Fi domestique.
Acoustic Research n’est donc pas seulement une marque que l’on a oubliée.
C’est une marque dont une partie de l’héritage est devenue tellement fondamentale qu’on a fini par oublier son nom.
Direction...la France
Acoustic Research nous montre comment une innovation peut bouleverser toute une industrie et faire d’une jeune entreprise américaine un acteur majeur de la Hi-Fi. Mais cette histoire n’est pas propre aux États-Unis.
À la même époque, de l’autre côté de l’Atlantique, la France développe elle aussi un véritable savoir-faire dans le domaine du haut-parleur et de l’enceinte acoustique.
Une marque va notamment devenir l’un des grands noms de cette aventure française, avec des haut-parleurs utilisés par de nombreux constructeurs et une production qui va accompagner plusieurs décennies de l’histoire de la haute-fidélité.
Direction la France, à la rencontre de SIARE.