Grand Dossier n°5 : 5 grandes marques de Hi-Fi que l’on a presque oubliées
THIEL — La quête américaine de la cohérence absolue
La quête américaine de la cohérence absolue
Après Acoustic Research, SIARE et Goodmans, notre voyage nous ramène une nouvelle fois aux États-Unis.
Mais cette fois, nous quittons les grandes productions industrielles pour entrer dans un univers beaucoup plus artisanal et radical.
Celui de THIEL Audio.
Pendant plusieurs décennies, THIEL va construire sa réputation autour d’une idée presque obsessionnelle : une enceinte ne doit pas simplement reproduire chaque fréquence correctement. Elle doit également respecter le timing et la relation de phase entre les différentes fréquences.
Cette philosophie deviendra la signature de la marque.
Et derrière elle se trouve un homme : Jim Thiel.
Frères et soeur... une passion commune
Jim Thiel & Kathy Gornik
L’histoire de THIEL commence dans les années 1960.
Jim Thiel, son frère Tom Thiel et leur sœur Kathy Gornik grandissent dans le Kentucky et développent très tôt un intérêt pour la mécanique, l’électronique et la musique.
Jim et Tom s’intéressent particulièrement à la conception et à la fabrication.
Kathy, de son côté, va jouer un rôle essentiel dans le développement commercial de l’entreprise et dans la construction de son identité.
En 1977, les trois fondent THIEL Audio à Lexington, dans le Kentucky.
La petite entreprise commence modestement.
Les premières enceintes sont fabriquées dans un environnement qui ressemble davantage à un atelier artisanal qu’à une grande usine.
Mais Jim Thiel possède déjà une conviction forte : une enceinte doit être conçue comme un système cohérent, et non comme un simple assemblage de haut-parleurs.
Cette philosophie va progressivement devenir la marque de fabrique de THIEL.
Jim Thiel : penser l’enceinte comme un système
Pour comprendre THIEL, il faut comprendre Jim Thiel.
Son approche est très différente de celle de nombreux constructeurs de son époque.
Il ne cherche pas simplement à obtenir une courbe de réponse en fréquence régulière.
Pour lui, deux enceintes peuvent présenter une réponse en fréquence similaire tout en produisant une reproduction différente si leurs haut-parleurs ne travaillent pas de manière cohérente dans le temps.
Il s’intéresse donc particulièrement à la phase et à la cohérence temporelle.
Cette recherche devient le fondement de la philosophie appelée Coherent Source.
L’idée est ambitieuse : faire en sorte que les différents haut-parleurs d’une enceinte se comportent autant que possible comme une seule source acoustique, avec des arrivées temporelles cohérentes au point d’écoute.
Cela implique de travailler simultanément sur le filtrage, le positionnement des transducteurs et la géométrie du coffret.
Et c’est précisément là que THIEL va se distinguer.
Les filtres : le premier ordre comme obsession
L’une des caractéristiques les plus célèbres de THIEL concerne ses filtres à pente douce, notamment les filtres du premier ordre.
Un filtre du premier ordre présente une pente de seulement 6 dB par octave.
Cela paraît simple.
En réalité, obtenir une bonne intégration entre deux haut-parleurs avec une pente aussi faible est extrêmement difficile.
Les transducteurs doivent rester suffisamment linéaires sur une plage de fréquences importante.
Leur comportement doit être parfaitement maîtrisé.
Et le positionnement physique des haut-parleurs devient crucial.
Jim Thiel accepte cette complexité parce qu’elle lui permet de préserver une meilleure continuité temporelle et de phase entre les différentes voies.
C’est une approche exigeante.
Mais elle devient progressivement la signature de la marque.
Les coffrets inclinés
Si vous avez déjà vu une THIEL, vous avez probablement remarqué une particularité.
Le coffret est souvent incliné.
Ce choix n’est pas uniquement esthétique.
Il répond directement à la philosophie de la marque.
En inclinant le baffle ou en décalant physiquement les haut-parleurs, Jim Thiel peut rapprocher leurs centres acoustiques et réduire les différences de trajet entre les différentes voies.
L’objectif est d’obtenir une meilleure cohérence temporelle au point d’écoute.
Cette géométrie donne aux THIEL leur silhouette immédiatement reconnaissable.
Ce qui pourrait sembler être une simple excentricité esthétique est en réalité la conséquence directe d’une décision acoustique.
Chez THIEL, la forme suit la fonction.
La CS2 : la première grande réussite
Au fil des années 1970, THIEL commence à attirer l’attention des audiophiles américains.
La marque développe plusieurs modèles, mais c’est avec la série CS2 que son approche commence réellement à s’imposer.
La CS2 reprend les principes fondamentaux de Jim Thiel : filtrage à pente douce, cohérence temporelle et fabrication extrêmement soignée.
Elle devient l’une des premières enceintes permettant à THIEL de sortir de son statut de petit constructeur artisanal.
La presse spécialisée commence à s’intéresser sérieusement à la marque.
Et THIEL comprend qu’elle tient quelque chose de particulier.
La CS3 : THIEL commence à se faire un nom
La CS3 confirme cette progression.
Son architecture et son filtre sont conçus autour de la même philosophie.
Mais THIEL pousse encore plus loin la précision mécanique et acoustique.
Le coffret devient plus rigide.
Les transducteurs sont développés spécifiquement.
Le filtrage est complexe malgré sa pente électrique très faible.
Et l’ensemble doit fonctionner comme une seule source cohérente.
Cette approche va progressivement faire de THIEL une référence auprès des audiophiles à la recherche de transparence et de précision.
Mais c’est surtout avec les modèles suivants que la marque va atteindre une renommée internationale.
La CS3.5 : une enceinte ambitieuse
La CS3.5 apparaît au début des années 1980.
Elle constitue une évolution importante de la philosophie THIEL.
Le modèle reste fidèle à la cohérence temporelle, mais adopte également des solutions destinées à améliorer son intégration et son comportement dans les systèmes domestiques.
La CS3.5 devient un modèle apprécié de la presse spécialisée et contribue à faire connaître THIEL bien au-delà du marché local.
Elle illustre également une caractéristique importante de la marque : THIEL ne cherche pas à produire des enceintes faciles à concevoir.
La marque accepte de consacrer énormément de temps et de ressources au développement d’un modèle.
Cette obsession de la mise au point deviendra progressivement une partie de son identité.
La CS3.6 : l’un des grands chefs-d’œuvre de Jim Thiel
Puis arrive la CS3.6.
Et avec elle, THIEL atteint un nouveau niveau.
Le modèle adopte une architecture trois voies particulièrement ambitieuse.
Le coffret est incliné.
Les haut-parleurs sont disposés de manière à favoriser la cohérence temporelle.
Le filtre est extrêmement travaillé.
Et THIEL développe des transducteurs spécifiquement adaptés à cette architecture.
La CS3.6 devient rapidement une référence dans le haut de gamme américain.
Elle est capable de produire une scène sonore très précise, une excellente séparation des instruments et une grande transparence.
Mais elle possède également une caractéristique qui deviendra presque emblématique de THIEL :
elle ne pardonne rien.
Une bonne source et une amplification de qualité permettent d’en tirer des performances remarquables.
Mais une mauvaise association peut immédiatement révéler ses limites.
C’est le revers de la transparence.
THIEL devient internationale
Au fil des années 1980 et 1990, THIEL dépasse progressivement les frontières américaines.
La marque est distribuée dans de nombreux pays et gagne une réputation solide auprès des audiophiles européens et asiatiques.
Ses enceintes apparaissent régulièrement dans les salons spécialisés.
La presse les teste.
Les audiophiles les comparent.
Et THIEL devient progressivement l’un des noms associés au très haut de gamme américain.
Selon les informations historiques reprises par plusieurs sources, les produits THIEL seront distribués dans plus de 30 pays.
La marque n’est donc plus un petit constructeur régional.
Elle est devenue une entreprise internationale.
Une fabrication américaine revendiquée
Un autre élément contribue à l’identité de THIEL : la fabrication aux États-Unis.
La marque accorde une importance considérable à la qualité mécanique de ses coffrets et à la précision de leur assemblage.
Les panneaux sont usinés avec soin.
Les composants du filtre sont sélectionnés et appairés.
Les haut-parleurs sont développés spécifiquement pour chaque modèle.
Cette approche entraîne naturellement des coûts de production élevés.
Mais Jim Thiel considère que la maîtrise du processus de fabrication est essentielle pour obtenir le résultat acoustique recherché.
Encore une fois, la philosophie de la marque est cohérente :
si chaque élément influence le résultat sonore, il faut contrôler chaque élément.
La CS5 : THIEL repousse encore les limites
Au début des années 1990, THIEL développe la CS5.
C’est une enceinte monumentale.
Elle représente l’une des expressions les plus ambitieuses de la philosophie de Jim Thiel.
La CS5 est extrêmement complexe.
Elle utilise plusieurs haut-parleurs, un filtre élaboré et un coffret imposant.
Son objectif est de reproduire la musique avec une dynamique, une extension dans le grave et une précision temporelle qui la rapprochent des systèmes de très haut niveau.
Mais cette complexité a un prix.
La CS5 est difficile à alimenter.
Elle nécessite des amplificateurs capables de fournir beaucoup de courant.
Et elle devient le symbole d’une époque où THIEL cherche à repousser les limites sans réellement chercher à simplifier.
La CS2.4 : une autre étape majeure
Au début des années 2000, THIEL développe la CS2.4.
Le modèle reprend les principes historiques de la marque tout en bénéficiant de nombreuses évolutions techniques.
Le coffret reste caractéristique de THIEL.
Le filtrage conserve la philosophie de cohérence temporelle.
Mais les transducteurs sont modernisés et la conception mécanique est encore affinée.
La CS2.4 devient l’une des enceintes les plus populaires de l’histoire récente de la marque.
Elle montre également que THIEL peut produire une enceinte relativement compacte sans abandonner sa philosophie.
La technologie coaxiale
Une autre évolution majeure apparaît dans les dernières générations de THIEL.
La marque développe notamment des haut-parleurs coaxiaux, permettant de rapprocher physiquement plusieurs sources acoustiques dans un même transducteur.
Cette architecture répond parfaitement à la philosophie Coherent Source.
Si le médium et l’aigu sont situés au même endroit, il devient plus facile de contrôler leur cohérence spatiale et temporelle.
THIEL pousse cette idée particulièrement loin avec certains modèles de la fin de son histoire.
La CS3.7, par exemple, utilise un système coaxial particulièrement sophistiqué associé à un woofer séparé.
La marque démontre ainsi qu’elle continue à faire évoluer sa philosophie originale plutôt que de simplement reproduire les recettes du passé.
La mort de Jim Thiel
L’histoire de THIEL va cependant connaître un tournant dramatique.
Jim Thiel meurt en 2009.
Il avait consacré plus de trois décennies à développer une philosophie acoustique extrêmement personnelle.
Sa disparition laisse un vide considérable.
Kathy Gornik reste impliquée dans l’entreprise, mais THIEL entre progressivement dans une nouvelle phase.
La marque doit désormais continuer sans son principal concepteur.
Et cette transition va se révéler difficile.
Une nouvelle direction
Après la disparition de Jim Thiel, l’entreprise cherche à poursuivre son activité tout en faisant évoluer sa gamme.
De nouveaux modèles sont développés.
La marque tente notamment de moderniser son esthétique et d’élargir son public.
Mais cette évolution crée également une certaine tension.
THIEL doit rester fidèle à son héritage tout en essayant de répondre aux attentes d’un marché qui a considérablement changé.
Les enceintes haut de gamme deviennent de plus en plus nombreuses.
Les fabricants asiatiques montent en gamme.
Les coûts de fabrication américains restent élevés.
Et le marché de la Hi-Fi se fragmente.
THIEL n’est plus seule à proposer des enceintes extrêmement sophistiquées.
Le rachat de THIEL
En 2012, THIEL est finalement rachetée par une société dirigée par Gary Dayton.
Cette nouvelle équipe cherche à relancer la marque et à développer de nouveaux produits.
L’objectif est de conserver l’héritage technique de Jim Thiel tout en donnant à THIEL une image plus contemporaine.
De nouveaux modèles apparaissent, dont la CS1.6, puis les 3.7 et d’autres réalisations.
Mais les difficultés économiques persistent.
Le marché du très haut de gamme reste limité.
Et maintenir une production américaine complexe demande des investissements considérables.
2018 : la fin de THIEL Audio
En 2018, THIEL Audio cesse finalement ses activités.
La marque est alors âgée de plus de quarante ans.
Cette disparition met fin à une aventure qui aura profondément marqué le haut de gamme américain.
Mais là encore, il faut distinguer la disparition de l’entreprise originale de la disparition de son héritage.
Car les enceintes THIEL continuent d’être recherchées.
Les CS2.4, CS3.6, CS5 et autres modèles historiques restent présentes sur le marché de l’occasion.
Et surtout, leur philosophie continue d’intéresser les passionnés.
Pourquoi THIEL a-t-elle marqué l’histoire ?
THIEL n’a jamais représenté une part de marché comparable à Acoustic Research ou Goodmans.
Ce n’était pas son objectif.
Sa contribution est différente.
Jim Thiel a développé une véritable philosophie de conception.
Pour lui, la fidélité ne se résume pas à une bonne réponse en fréquence.
Le timing compte.
La phase compte.
La géométrie compte.
La qualité mécanique compte.
Le filtre compte.
Et tous ces éléments doivent fonctionner ensemble.
Cette vision a conduit THIEL à développer des enceintes parfois complexes, difficiles à alimenter et coûteuses à produire.
Mais elle lui a également permis de construire une identité extrêmement forte.
On pouvait reconnaître une THIEL.
Pas seulement à son esthétique.
À sa manière de jouer.
Une marque qui divisait parfois
Comme beaucoup de constructeurs très attachés à une philosophie particulière, THIEL n’a jamais fait l’unanimité.
Certains audiophiles admiraient sa transparence, sa précision et sa capacité à reproduire une scène sonore très cohérente.
D’autres lui reprochaient une écoute parfois trop analytique ou une association particulièrement exigeante avec l’amplification.
Mais cette polarisation est également un signe de personnalité.
THIEL n’était pas une marque neutre au sens commercial.
Elle défendait une idée.
Et cette idée était suffisamment forte pour que ses enceintes soient immédiatement identifiables.
L’héritage de Jim Thiel
Le véritable héritage de THIEL se trouve finalement là.
Aujourd’hui, la notion de cohérence temporelle n’est plus aussi exotique qu’elle pouvait l’être dans les années 1970.
Les simulations informatiques permettent de mieux comprendre le comportement des filtres.
Les mesures de phase et de réponse impulsionnelle sont devenues beaucoup plus accessibles.
Les haut-parleurs coaxiaux se sont largement développés.
Les fabricants travaillent de plus en plus sur la directivité et la cohérence spatiale.
THIEL n’a évidemment pas inventé toutes ces technologies.
Mais Jim Thiel a fait partie des ingénieurs qui ont placé ces questions au centre de la conception d’une enceinte domestique haut de gamme.
Et il l’a fait pendant plusieurs décennies avec une constance remarquable
Pourquoi THIEL mérite sa place parmi les « oubliées »
THIEL n’est donc pas une marque inconnue des audiophiles expérimentés.
Bien au contraire.
Les passionnés qui connaissent l’histoire du haut de gamme américain savent parfaitement ce que représente une CS3.6 ou une CS2.4.
Mais pour une nouvelle génération d’amateurs, le nom est beaucoup moins présent que celui de certaines marques toujours en activité.
Et c’est précisément ce qui justifie sa présence dans notre dossier.
THIEL a été une marque internationale, respectée par la presse spécialisée et les audiophiles, avec une identité technique extrêmement forte.
Elle a produit des enceintes devenues des références.
Elle a défendu une philosophie particulière pendant plus de quarante ans.
Puis l’entreprise a disparu.
Mais ses produits n’ont pas cessé d’intéresser les passionnés.
Une philosophie qui continue de vivre
Il serait donc injuste de considérer THIEL comme une simple marque disparue.
L’entreprise n’existe plus sous sa forme historique, mais les idées de Jim Thiel continuent de résonner dans la conception moderne des enceintes.
La recherche de la cohérence entre les voies, l’importance du positionnement des transducteurs, la maîtrise du filtrage et l’attention portée à la relation entre phase et temps font aujourd’hui partie des sujets incontournables de l’acoustique.
THIEL avait simplement choisi d’en faire le cœur de son identité.
Et c’est peut-être ce qui rend son histoire si intéressante.
Car contrairement à certaines marques qui ont disparu parce que leur technologie était devenue obsolète, THIEL a disparu alors que les questions auxquelles Jim Thiel consacrait sa carrière restent toujours d’actualité.
Son héritage est donc bien vivant.
Il suffit de regarder une ancienne THIEL pour s’en rendre compte.
Un coffret incliné, des haut-parleurs soigneusement positionnés, une architecture complexe et cette volonté permanente de faire parvenir la musique à l’auditeur avec le moins de décalage possible.
THIEL n’a jamais cherché à suivre les modes.
Elle a choisi de poursuivre une idée.
Et pendant plus de quarante ans, cette idée a donné naissance à certaines des enceintes les plus singulières et les plus respectées de la Hi-Fi américaine.
C’est précisément pour cela que, même après la disparition de l’entreprise, THIEL n’a pas vraiment quitté l’histoire de la haute-fidélité.
THIEL nous rappelle qu’une marque peut disparaître sans que ses idées disparaissent avec elle. La philosophie de Jim Thiel continue d’ailleurs de résonner dans de nombreuses conceptions modernes, bien au-delà des enceintes qui portent encore son nom.
Pour terminer ce Grand Dossier, nous allons revenir en Europe, et plus précisément en Allemagne.
Notre dernière histoire est celle d’une marque beaucoup plus récente que SIARE ou Goodmans, mais dont la réputation s’est construite sur une fabrication particulièrement soignée, des choix techniques sérieux et une reconnaissance réelle auprès des audiophiles et de la presse spécialisée.
Une marque qui n’a jamais eu la notoriété grand public d’Acoustic Research ou de Goodmans, mais qui était parfaitement connue des connaisseurs.
Son nom : ASW.